A5S31 : coup de maître ou coup d’épée dans l’eau ? De l’utilité du sport

Depuis la nomination du gouvernement Castex I, les commentaires vont bon train sur la place réelle qu’occupe le sport dans le paysage politique français. Ainsi, certains voient un casting de rêves quand d’autres crient au déclassement du sport. Et si ce flou provenait d’une incapacité du monde sportif à prouver sa plus-value ? L’occasion de s’interroger sur l’utilité sociale du sport, entre idées reçues et occasions manquées. Car pour juger, tout dépendra de ce que le sport s’engagera à faire.

Les racines du mal

Si le sport peine à convaincre de son utilité, c’est parce que sa face visible, le sport spectacle, ne se fait pas toujours le porte-drapeau de ses valeurs. De manière plus systémique, on observe :

  • Une concurrence exacerbée entre les fédérations (et donc entre les disciplines). Elle résulte des indicateurs du ministère des sports, qui les incitent à se focaliser sur la performance. Le nombre de médailles mondiales est plus facile à estimer que le bien-être des pratiquants
  • Des dérives observées dans le sport professionnel (montant des transferts, dopage, matches truqués, simulations, …) et dans le monde amateur (comportement des pratiquants, violences sexuelles, homophobie, …)
  • Un flou persistant entre les activités physiques et les activités sportives : les unes ont pu perdurer pendant le confinement, les autres beaucoup moins. Transpirer est une chose, le faire à plusieurs dans un cadre institutionnalisé en est une autre. Sans interactions sociales, le sport fait-il encore sens ?
  • Une assimilation persistante du sport à la compétition : si celle-ci est structurante pour l’individu comme pour le collectif, elle n’est plus nécessairement la finalité ni le moteur des sportifs. Réduire le sport à sa composante compétitrice revient à donner raison à ses détracteurs.
  • Une incapacité du monde du sport à prouver sa valeur ajoutée dans les politiques publiques: on se cache sans cesse derrière les « valeurs du sport » en pensant qu’elles sont inhérentes à la pratique. Mais il ne suffit pas de pratiquer un sport pour que ses bénéfices soient réels en matière de transmission de valeurs et de bonnes pratiques, de santé, de cohésion, …

Une image dégradée mais légitime

Pour les raisons précédentes, le sport apparaît comme n’ayant aucune utilité en période de crise. Même la ministre a reconnu qu’il n’était pas prioritaire. Entre simple divertissement et produit de consommation, l’image du sport auprès du grand public le rend plus facile à négliger.

En effet, le ministère des sports dispose aujourd’hui du plus petit budget de l’Etat. A tous les échelons territoriaux, il est souvent perçu comme une variable d’ajustement. On fournit créneaux et subventions reconduites chaque année et on croît mener une « politique sportive ».

Lorsque l’économie est en berne, que la culture de l’austérité se répand, que la santé des citoyens est en jeu, franchement, il y a plus important que le sport, n’est-ce pas ? Et bien justement, pas nécessairement.

Empêchez les gens de bouger et la santé mentale se dégradera. Privez les jeunes d’occasions de se défouler sur un terrain et l’ambiance dans la structure familiale en pâtira. Annihilez toute interaction sociale et on cessera de faire société. Supprimez les grandes compétitions sportives et la cohésion en prendra un coup. Retirez le plaisir de jouer, et vous obtiendrez une société désenchantée.

En aucun cas, le sport n’est la panacée. Mais si on lui en donne les moyens (et s’il se les donne aussi), il peut être un puissant levier de la reconstruction d’un pays en crise, par sa transversalité unique dans la vie de la cité.

Donc quel rattachement ?

La question de l'utilité du sport à travers les différents intitulés du ministère des sports
Source : J. Latta

Revenons à la question de départ : le positionnement des sports dans le gouvernement. On trouve dans cet excellent article l’historique des intitulés des ministères ayant la compétence « sport » sous la 5ème République. Il serait tout à fait naturel de rattacher le sport au :

  • Ministère de l’Education Nationale (comme désormais) : transmission de valeurs éducatives (mais attention, il n’est pas éducatif de manière naturelle), apprentissage du vivre-ensemble, de la discipline, …
  • Ministère de la Santé : prendre soin du corps, favoriser le bien-être pour éviter des maladies chroniques ou une détérioration du système cardio-vasculaire, entretenir la bonne santé, …
  • Ministère de la Cohésion Sociale : acteurs de proximité, dynamique autour des grands événements sportifs, …
  • Ministère de l’Economie : environ 2% du PIB, emplois non délocalisables, 40 milliards de dépenses des ménages, bien-être des salariés au service de la productivité, …
  • Premier Ministre, pour obtenir plus de la transversalité, par exemple à travers un haut-commissariat ? (certains n’y sont pas favorables car cela risque de diluer sa visibilité)

Le gouvernement précédent avait clarifié sa vision du ministère des sports. Il était réduit aux seules fonctions de coordination, de réglementation et de contrôle. Avec un transfert des orientations stratégiques à la toute nouvelle Agence Nationale du Sport.

En positionnant le sport au sein de l’Education Nationale, on pourrait penser à une certaine forme de cohérence. Donc un coup de maître pour consacrer les valeurs éducatives de la pratique sportive. Mais le sport, ce n’est pas que ça. Et compte-tenu de la direction prise depuis 3 ans, on peut craindre un coup d’épée dans l’eau.

Ce qui est primordial pour donner au sport tout son impact, c’est sa prise en compte transversale. Mais tant que le monde sportif ne changera pas son discours, il sera condamné à jouer les seconds rôles.

Conclusion : démontrer l’utilité

Comme on l’a vu, « le sport » pourrait être rattaché à n’importe quel ministère. Parce qu’il peut avoir un impact réel et concret sur beaucoup de champs d’actions. Au-delà de l’affichage, l’important est d’évaluer sa contribution à un projet de société. On a le droit de juger que le sport se suffit à lui-même. On peut aussi penser que le sport est avant tout un levier pour construire une société plus saine, plus soudée, plus épanouie.

A 4 ans des Jeux, Paris 2024 est agité comme un bouclier face aux coupes budgétaires et aux attaques sur son utilité. Qu’en sera-t-il après ? C’est tout l’intérêt de la notion d’héritage, encore à construire avec l’ensemble des acteurs.

Il est désormais indispensable de repenser les politiques associatives du sport. Le sport n’est pas vertueux par essence. Il le devient lorsque sa finalité et ses bienfaits prévalent sur sa simple pratique. Pour que les associations sportives jouent pleinement leur rôle socio-éducatif, il faut deux éléments :

  • Assumer que le sport, ce n’est pas que la compétition, ce sont aussi des bienfaits multiples pour des publics divers, parfois très éloignés de la pratique
  • Construire de vraies synergies à l’échelle locale, avec des liens forts entre politiques publiques et projets associatifs, des ambitions partagées entre toutes les associations (sportives, culturelles, sociales), et une continuité éducative entre les différents acteurs (monde scolaire, monde sportif, agents municipaux, familles, …)

Le 21ème siècle sera celui du sens, ou ne sera pas. Ainsi, les projets associatifs des clubs et des fédérations doivent répondre à cette question : quel est le sens à donner à la pratique sportive ? La réponse et la démonstration de son utilité pourront alors guider les décideurs publics et faciliteront le positionnement du sport dans le paysage politique.

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