Le premier jour du reste de ma vie

Dans le rétroviseur, ce sont 11 années d’un investissement croissant qui se reflètent, avec un sentiment mêlé de joie, d’échec et d’amertume. J’ai cru en un modèle associatif basé sur la diversité, la transversalité, la solidarité, mais surtout sur la sincérité des relations humaines, briques indispensables à la réussite de l’aventure. Depuis quelques jours, je ne suis plus président du club auquel j’ai donné vie, un club auquel j’ai donné, sans le moindre regret, 11 ans de mon existence. C’est la fin de l’expérience la plus enrichissante de ma vie.

La force d’un rêve

Tel est le slogan de Paris 2024. Telle était ma conviction, quand, à 20 ans, je me suis lancé dans l’aventure associative, après avoir baigné dedans depuis mon enfance. Je rêvais de construire un lieu de partage, où le sport, motivation initiale, devient un lien fédérateur, où l’association devient une communauté de valeurs, refuge pour les naufragés de la vie. Dire que notre société est en crise est un euphémisme piquant. L’avènement de l’individualisme, la perte de repères, l’isolement, autant de maux auxquels le monde associatif apporte des réponses : vivre ensemble, construire ensemble un club où chacun se retrouve, mener une réflexion pour améliorer les conditions de jeu, transmettre d’une génération à l’autre, d’une pratique à l’autre, se retrouver pour faire face aux épreuves de la vie, partager autre chose que la simple pratique.

« Un nouveau monde est possible, et nécessaire »

Ainsi a conclu Ken Loach son discours lors de la réception de sa palme d’or à Cannes. S’il ne visait pas le rôle du milieu associatif au service de la société, il participe de la même dynamique de remise en cause d’un destin écrit d’avance, aux mains d’une minorité fermée. L’investissement bénévole est une opportunité de casser les codes d’une société dans laquelle, pour exister, il faut se mettre en avant et penser à son propre bonheur avant celui des autres. S’investir pour le bien des autres donne un but dans la vie, qui consiste à se poser d’autres questions que la seule quête du bonheur immédiat. Car oui, faire plaisir aux autres contribue à rendre heureux, c’est même une source exceptionnelle de joies.

Créer et faire vivre ce club a donné un sens à ma vie. J’ai fait un choix différent de celui qui consiste à coller aux critères de reconnaissance de la société contemporaine (études, emploi, mariage, paternité, voiture, maison, salaire, …) qui incarnent le seul modèle d’épanouissement inculqué dans notre éducation. En parallèle de ma « carrière » professionnelle, j’ai choisi de consacrer mon temps libre (la quasi-totalité) à faire vivre et à développer mon club, avec la chance d’avoir comme support un sport en plein essor.

11 années faites de rencontres et d’interactions. Ces rencontres sont la richesse de l’existence pour l’animal social qu’Aristote voit en l’homme. De ce côté, j’ai été plutôt gâté. Je m’en suis nourri et me suis construit en tant qu’adulte au contact de ces rencontres et des obstacles à franchir quand on veut donner une place plus grande à une jeune association. J’ai rencontré des joueurs, des bénévoles, des salariés avec qui les échanges furent passionnés et passionnants.

Dire que je me suis épanoui en donnant du bonheur aux autres n’est pas hypocrite. Comme le développent C. André, A. Jollien et M. Ricard dans Trois amis en quête de sagesse, je crois au « pour vivre mieux, vivons meilleur ». Certains traverseront leur existence en cherchant le bonheur, peu importe que ce soit au détriment des autres. Certains ne connaîtront le bonheur qu’à travers celui des autres. Comme toujours, la vérité se situe dans le juste milieu. J’ai vécu dans l’excès, par procuration à travers les rires et les cris au rythme des volants. Je le paie aujourd’hui au prix fort.

La fin

J’ai refusé de cantonner le badminton à sa simple pratique, y voyant plutôt un vecteur de valeurs morales et une source d’épanouissement. Intégrer le développement durable à la politique du club n’était pas un caprice, mais l’illustration du fait que le sport peut être le support d’une pédagogie complémentaire du monde éducatif. On apprend toujours mieux en s’amusant.

11 ans à accueillir le monde dans sa diversité, du plus jeune au moins jeune, du néophyte au plus expérimenté, familles ou joueurs isolés. 11 ans partis en fumée parce que les intérêts individuels ont primé sur le bien du collectif, parce qu’il était plus confortable pour certains d’avoir un président hyperactif qu’un ami dont prendre soin, parce que la compétition a exacerbé chez certains des tendances méprisantes là où elle aurait permis de se dépasser et de connaître des joies en groupe.

Certains voient en moi un élitiste, un despote voire un manipulateur, comme un élu de la République s’était permis de m’envoyer à la figure le 30 novembre 2012. Au grand dam de ceux-là, je pars la conscience tranquille. J’ai donné toute l’énergie que j’avais au service des adhérents de mon club, et ce, de manière totalement désintéressée, si ce n’est que je cherchais au travers du sport à construire un tissu amical sincère et pérenne. Là est l’échec majeur de mon action, au regard de l’hypocrisie et de la mesquinerie observées depuis 2 mois. Les déceptions relationnelles remettent en cause beaucoup de choses, mais pas le bilan socio-éducatif. J’ai vu des jeunes grandir la raquette à la main, heureux. J’ai vu des joueurs retrouver un but, grâce au badminton. J’ai vu des gens se rencontrer et construire un avenir commun. J’ai vu des gens partager des souvenirs inoubliables.

Le bénévolat reste à mes yeux la plus belle expérience qui puisse être vécue. Certains m’ont dit, en apprenant mon départ : « tu vas enfin pouvoir jouer ! ». Mon investissement a donc été si mal compris ? Le bénévolat est à mes yeux un loisir épanouissant au même titre que la pratique sportive. Les deux se nourrissent l’un de l’autre mais ne peuvent se substituer. Quel que soit mon avenir de joueur, je ne le conçois que couplé à une nouvelle aventure bénévole.

En attendant, il me reste à me réfugier dans la musique, comme dans la mélodie envoûtante de Red and Black Light d’Ibrahim Maalouf, qui conclut merveilleusement la ballade introspective de Dans les forêts de Sibérie, ou encore celle de Faded d’Alan Walker, qui illustre parfaitement le naufrage de ces dernières semaines : musique de lancement des matches du championnat d’Europe à Mouilleron-le-Captif et aujourd’hui symbole du déchirement que je ressens à l’idée de ne plus remettre les pieds dans le gymnase où j’ai vécu.

Je souhaite à ce club d’exister encore longtemps et de continuer à apporter du bonheur à ses adhérents. De mon côté, je laisse mon bébé voler de ses propres ailes et regarde désormais vers de nouveaux horizons peuplés de nouvelles aventures aussi enrichissantes, tout en remerciant tous ceux qui ont, sur les courts ou en-dehors, croiser mon chemin. La fin de quelque chose de fort, mais peut-être aussi le début d’autre chose …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *