Semaine 6 : non, le bénévolat n’est pas mort

Le soit-disant « déclin du bénévolat » est dans beaucoup de bouches, étayé par un vieillissement des dirigeants et le problème du renouvellement des comités directeurs, attribué en grande partie à l’individualisme de notre société. La situation est, comme souvent, bien plus complexe. A une évolution de la pratique du bénévolat se superpose une évolution de la demande.

Les chiffres du bénévolat

Commençons par la traditionnelle définition :

« Est bénévole toute personne qui s’engage librement pour mener à bien une action en direction d’autrui, action non salariée, non soumise à l’obligation de la loi, en dehors de son temps professionnel et familial », (conseil écononomique, social et environnemental, 1989)

Différents panoramas sur la situation du bénévolat en France sont disponibles, à l’initiative d’organismes dédiés comme France Bénévolat ou le Mouvement Associatif. Si le recensement est difficile car les bénévoles ont tendance à minimiser leur action, on estime entre 13 et 16 millions le nombre de bénévoles en France, chiffres globalement à la hausse, majoritairement investis dans le domaine du sport (voir par exemple l’enquête de l’IRDS).

En particulier, on pense tout de suite aux dirigeants de l’association, partie émergée de l’iceberg, mais de nombreuses activités rentrent dans les critères : un bénévolat plus ponctuel, pourtant indispensable, comme la tenue d’un stand sur le Forum des associations, l’aide sur un événement organisé par le club, l’accompagnement d’un cadre technique sur une séance, …

La hausse du nombre de bénévoles est surtout marquée dans le « bénévolat ponctuel », comme l’évoque l’Equipe, d’où une certaine impression que les comités directeurs, constitués de « bénévoles réguliers » vieillissent et tombent dans une certaine routine. Selon l’étude de l’IRDS, pour une taille moyenne d’association de 100 adhérents, on compte 20 bénévoles dont 11 bénévoles réguliers.

Le monde du sport français repose essentiellement sur le bénévolat pour construire la politique de l’association et répondre aux attentes des adhérents (entre 70% et 80% d’associations sans salariés selon les études). Alors pour pérenniser l’action de ce milieu ancré dans la culture française, intéressons-nous à l’évolution de la pratique.

La professionnalisation et la responsabilité

Un des principaux facteurs qui découragent les candidats au bénévolat est aujourd’hui la convergence de la gouvernance des associations vers celle des entreprises. L’amélioration progressive de l’encadrement débouche le plus souvent sur un recrutement de cadres techniques. Cette tendance est fortement soutenue par l’Etat qui considère le sport comme un domaine à fort potentiel de création d’emplois (plus d’1 million d’emplois sur la France).

La gestion des salariés est donc une tâche qui s’étend petit à petit dans le paysage associatif, tâche à laquelle les bénévoles peuvent ne pas être préparés ou tout du moins échaudés par son ampleur. On s’éloigne en effet des compétences de terrain (relationnel avec les adhérents, animation de séances, …).

Fort heureusement, le milieu du sport bénéficie d’un certain nombre d’accompagnements pour la gestion des salariés. Les Chèques Emploi Associatif et les structures Profession Sport Loisirs permettent la sous-traitance des feuilles de paie et du calcul des charges.

Mais au-delà de la gestion, s’aventurer dans le salariat requiert d’une part un travail préalable d’état des lieux de la pratique, des potentialités d’évolution, débouchant sur la rédaction d’un projet de développement (mot qui peut faire peur à certains), et d’autre part l’établissement d’un modèle économique viable, le salarié impliquant … un salaire. Si là aussi l’Etat aide les associations les premières années (voir l’article sur les dépenses publiques pour le sport), ce ne peut être la base du recrutement.

Toute cette dynamique implique donc des responsabilités supplémentaires pour les bénévoles, lesquelles peuvent donc freiner les candidats. Mais il y a d’autres facteurs liés au bénévolat en lui-même.

La recherche de profils spécifiques et l’image du bénévole

On connaît tous dans son association un bénévole qui donne l’impression d’être submergé par ses missions. C’est là malheureusement à mes yeux le principal frein : les candidats au bénévolat ne veulent pas y passer leurs soirées et leurs week-ends. Comme il est souvent rappelé dans les formations sur la mobilisation des bénévoles, les dirigeants doivent prendre garde à l’image qu’ils renvoient. Dans une équipe, chacun donne ce qu’il veut et ce qu’il peut sans peur d’être jugé, il est bon de le souligner.

L’idéal est bien sûr que la vocation vienne naturellement. Mais très souvent, c’est le besoin de bénévoles dans la structure qui entraînent des adhérents dans l’aventure, ce qui n’est pas toujours la bonne porte d’entrée. Débuter son discours par « on est dans la mouise, on a vraiment besoin d’aide » n’est pas des plus motivants. Il faut avant tout que le bénévole sache ce qu’il peut apporter et qu’il se retrouve dans le projet.

L’une des évolutions majeures du milieu associatif est la recherche de profils spécifiques. Avant, toutes les bonnes âmes étaient les bienvenues. Aujourd’hui, on va faire du pied à un adhérent dès que l’on sait qu’il est comptable dans la vie (la trésorerie revêt une importance accrue avec la professionnalisation et la hausse des budgets qui en résultent, d’où l’appréhension que génère ce poste) ou informaticien (gestion du site web) voire spécialisé dans le marketing (recherche de partenaires financiers). Et peut-être passe-t-on à côté de profils atypiques qui pourraient enrichir grandement la structure. S’il n’y a rien de pire qu’un bénévole qui se sent inutile, d’où la nécessité d’établir des fiches de mission (certes, cela se rapproche du modèle de l’entreprise mais au moins, il y a moins de risques qu’une tâche ne soit pas faite), il faut se laisser une marge de manœuvre pour que la richesse de l’âme humaine puisse s’exprimer.

L’autre évolution, légende urbaine ou réalité assumée, tient au comportement des adhérents. Si, comme on l’a vu précédemment, l’individualisme prétendue de notre société n’affecte pas l’altruisme à travers le bénévolat, le consumérisme en revanche est un fléau inquiétant. Le club sportif devient aux yeux de certains, une prestation de service, où l’adhérent devient un client et traite donc le bénévole comme un prestataire, avec des exigences toujours plus élevées. Et à défaut de freiner l’arrivée de nouveaux bénévoles, cela décourage surtout les bénévoles en poste et les pousse vers la sortie.

Pour quelle reconnaissance ?

L’action du bénévole est par nature totalement désintéressée et se nourrit donc de la reconnaissance des adhérents et de la satisfaction tirée de la mise en place de projets améliorant les conditions de pratique.

D’après un sondage Ifop réalisé en 2013, les facteurs les plus cités pouvant accroître l’attrait du bénévolat sont la valorisation de l’expérience bénévole dans le milieu professionnel et l’aménagement du temps de travail pour favoriser la qualité de l’investissement. L’avenir économique et structurel des associations passera peut-être par des liens accrus entre les mondes associatif et privé, pas nécessairement dans la gouvernance, mais dans les partenariats, le sport en entreprise soutenu par une association, la construction de projets communs servant les intérêts des 2 entités, … ce qui aujourd’hui est considéré comme « vendre son âme au diable » par certains.

Quant au dispositif de valorisation de l’investissement bénévoles à l’aide de trimestres de retraite, revenant régulièrement à l’Assemblée Nationale depuis 2003, il semble qu’il ne verra jamais le jour, d’une part du fait des circonstances économiques, et d’autre part par l’opposition des « représentants » de grandes fondations du bénévolat. Et pourtant, pourquoi pas ? Pourquoi considérer que la retraite n’est liée qu’à l’activité professionnelle ? Bien sûr, le contrôle d’une telle disposition semble bien compliqué …

En 2014, l’Etat avait proclamé le bénévolat comme grande cause nationale, une initiative passée totalement inaperçue, de même que l’année européenne du bénévolat et du volontariat (2011). A croire que le bénévolat est tellement ancré dans la société française qu’il reste à l’ombre de la médiatisation. Pourtant, dans une société en crise, le don de soi pour le bien-être des autres ressemble fortement à un traitement sain et efficace de ses maux.

Car avant de présenter à un candidat bénévole les missions qui pourraient lui incomber, ne faudrait-il pas changer nos discours et mettre en avant les bénéfices qu’il pourrait en tirer ? Si nous nous engageons dans une action bénévole, c’est pour voir naître une certaine forme d’épanouissement chez les adhérents. On va également apprendre beaucoup dans le cadre de nos missions. On va s’impliquer dans un projet. On va être en contact avec une grande diversité de personnes. On part ainsi à la découverte de la richesse humaine et forger, grâce au sport, un lien social. L’adhérent s’inscrit initialement pour se défouler, il va y trouver de la vie, un collectif, une seconde famille chaperonnée par les bénévoles. Autant d’avantages qu’on n’évoque peut-être pas assez souvent, de même que les différents dispositifs de valorisation des missions effectuées à travers les carnets de bénévoles.

Alors j’y crois. Le bénévolat est aujourd’hui le ciment de notre société, peut-être incarne-t-il tout simplement son avenir ?

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